Ce qui mène les jeunes au djihadisme : une trajectoire loin des stéréotypes

Répandre l'amour

Carte blanche. Depuis plusieurs années, l’engagement de quelques jeunes Français dans le « djihadisme » soulève inquiétudes, débats, annonces et mesures politiques en rafales. C’est souvent un processus quasi linéaire de radicalisation qui est pointé, mesurable selon une logique proche de celle utilisée pour une épidémie, symptômes inclus : une idéologie qui tient lieu de virus, se diffuse par divers vecteurs (tels les réseaux sociaux), dans un milieu désigné schématiquement (les « quartiers », caractérisés par leur « séparatisme »).

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Nihilisme, salafisme, géopolitique : les multiples ressorts de la radicalisation djihadiste

La démarche sociologique de Laurent Bonelli et Fabien Carrié, dans leur ouvrage La Fabrique de la radicalité. Une sociologie des jeunes djihadistes français, paru en 2018 au Seuil, et dans plusieurs publications récentes, permet de dépasser ces analyses simplistes. Les deux chercheurs ont analysé 120 dossiers de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) au sujet de mineurs impliqués dans des affaires de « terrorisme islamiste » ou signalés pour « radicalisation djihadiste ». Ils ont aussi mené 57 entretiens auprès des professionnels qui les ont rédigés et ont utilisé comme grille d’analyse deux piliers de la sociologie dpuis Emile Durkheim (1858-1917) : l’intégration de ces jeunes dans d’autres collectifs que la famille et la régulation de leurs comportements au sein de celle-ci.

Pas de supposés « profils »

Les faits à l’origine de leur signalisation par la PJJ sont d’une extrême hétérogénéité : de simples conversions à la planification d’attentats, en passant par des propos favorables au terrorisme ou des départs en Syrie. Apparaît ici la dimension relationnelle de la radicalité : un acte n’est pas radical « par essence ». Il l’est parce qu’il transgresse une ou plusieurs normes sociales, qu’il suscite des réactions ou qu’il prétend subvertir l’ordre social en place. Laurent Bonelli et Fabien Carrié distinguent quatre registres de radicalité, en partie poreux entre eux puisqu’un même individu peut puiser, simultanément ou successivement, dans plusieurs registres. Ils ne correspondent pas à de supposés « profils » aux vertus prédictives, mais éclairent la compréhension rétrospective de ce qui nourrit des faits associés à la radicalité.

C’est le registre « utopique », associé au passage à l’acte violent, qui se révèle le plus surprenant, au regard des portraits habituellement dressés, notamment depuis les plateaux télévisés. Les mineurs qui s’approprient ce registre sont issus de familles populaires immigrées ayant des situations socio-économiques stables, qui ont joué pleinement la carte de l’intégration en prenant leurs distances avec leurs communautés d’origine et investissant fortement la scolarité de leurs enfants.

Il vous reste 36.28% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *